27 Ottobre 2011

Racisme, antisémitisme et xénophobie sur le Net

Data:

27/10/2011

Fonte:

www.antisemitism.org.il

Par Marc Knobel


Depuis de nombreuses années, le développement de la xénophobie, du racisme et de l’antisémitisme sur Internet dépasse l’entendement et la permissivité se nourrit de la lassitude ou de la défection de ceux qui dans le monde politique ou associatif auraient pu pourtant prendre la parole pour tenter de changer le cours des choses. De fait, la diffusion de nombreux contenus illicites sur Internet est passée dans les mœurs. Certes, des associations antiracistes comme la LICRA ou J’ACCUSE ont entamé des procédures afin de s’opposer à ces marchands de haine, toutefois, pourquoi s’en remet-on en ce domaine au seul dévouement de ces associations ? La lutte contre le racisme et l’antisémitisme sur Internet n’incombe-t-elle pas aussi aux pouvoirs publics ?


De plus, un facteur renforce la réalité d’Internet comme zone de non-droit généralisée : le solide reste de l’idéologie qui a porté le développement de cet outil dans les conditions que l’on connaît. Nous avons en effet à faire à un curieux mélange du vieux slogan libertaire « il est interdit d’interdire » et du très libéral « laissez-faire ». De fait, le réseau Internet reste culturellement et idéologiquement un réseau américain. La loi qui le régit, du point de vue de la circulation de l’information est la « non-loi » inscrite dans la Constitution américaine : le principe de liberté totale de communication. Qu’on s’entende bien : nul ne reproche aux États-Unis d’être une grande démocratie. Mais ce choix doit-il être le nôtre ? Ce choix, en matière de « liberté » totale des communications, doit-il être celui de la planète entière ? Le réseau Internet est-il un réseau mondial américain ou un réseau potentiellement universel ? Et puis, il faut le redire : en France, le racisme est un délit, non une opinion. Et cette différence est de taille.


Le discours raciste qui s’exprime sur internet n’est pas uniforme. Il convient d’opérer alors une vraie distinction entre la mise en ligne de contenus politisés, avec une véritable propagande élaborée par des groupuscules plus ou moins hiérarchisés parfois localisés à l’étranger, et les expressions d’un racisme plus « ordinaire », œuvre d’internautes se sentant légitimés dans leur discours par le relatif anonymat d’internet, d’autre part. Il faut donc comprendre chacune de ses composantes.


La propagande élaborée


En quelques clics ou en effectuant une recherche à base de mots clés, nous  « tomberons » assez facilement sur des blogs ou des sites qui affichent des contenus xénophobes. Les textes qui sont publiés répondent à une logique implacable. Ils s’adressent à des militants, des sympathisants, ou à des gens désillusionnés ou écœurés par la politique et le système. Il s’agit alors d’animer leur militantisme, de l’affirmer ou de l’encourager. Il s’agit aussi de dé- tabouiser, les conforter dans leur choix. Ces sites ne sont pas simplement des défouloirs, ce serait d’ailleurs une erreur de le penser. Ils ont et vise un objectif politique.


Le Monde du 4 juillet 2011 a réalisé une très intéressante cartographie de l’ensemble de la blogosphère politique en 2011, réalisée par Linkfluence avec Le Monde et Le Monde.fr. Dans son compte-rendu, le quotidien a insisté sur le fait que l’extrême droite française a renforcé sa présence sur l’Internet. L’année de la dernière élection présidentielle, cet institut a évalué à 4,4 % la proportion de blogs se rattachant à cette famille dans la blogosphère politique. En 2009, ce poids était passé à 5,2 %. Il est désormais, pour 2011, à 12,5 %, soit 132 sites sur un total de 1052. Internet est effectivement devenu l’un des terrains de jeu privilégié des droites extrêmes. Celles-ci ont très vite investi ce nouveau média pour en faire ce qu’elles appellent un « outil de réinformation » et contourner « la pensée unique », informe Le Monde.


Bref, depuis une dizaine d’années, Internet est devenu un lieu privilégié de diffusion et d’échanges et tous les courants de l’extrême droite y sont représentés, toutefois sans véritable unité idéologique.


– Premièrement : on trouve un courant dénommé identitaire qui promeut une vision « ethodifférencialiste », totalement opposé au métissage et violemment anti-islam. Il a pour horizon une grande Europe des « patries charnelles » qui se résume, in fine, à une Europe-continent blanc.


– Deuxièmement : d’autres sites représentent le courant Nationaliste révolutionnaire (ou NR). Ils sont à la fois comme nationalistes, anticapitalistes et anticommunistes, anti-américains (par rejet du système libéral) et du « cosmopolitisme » et très violemment antisionistes.


– Troisièmement : les blogs et sites catholiques ne sont pas très nombreux. Certains sont très influents à l’extrême droite, comme le Salon Beige ou encore E-deo, absent néanmoins de la cartographie de Linkfluence, rapporte Le Monde.fr. Ils ne partagent pas tous la même idéologie. Si le socle commun est d’être hostile à Vatican-II, homophobes, opposés à l’avortement, à l’euthanasie, et à la République, certains versent clairement dans un antisémitisme des plus virulents.


Bref, la fachosphère française n’est pas monolithique. Elle est vaste, composée de multiples familles et son organisation est parfois complexe.


Et l’extrémisme islamiste sur le Net ?


De plus en plus radicalisé et internationalisé par le biais notamment des réseaux sociaux sur Internet (et Facebook), il reste une menace principale.


Différents discours des figures majeures de la nébuleuse islamiste sont accessibles, certains  textes, parfois longs de plus de cinquante pages, sont traduits en français. Ainsi, parmi des récits de « référence », on trouve un « Message à la jeunesse » d’Abdullah Youssouf Azzam, cheikh palestinien qui fut à l’origine du premier jihad en Afghanistan. « Rien que le jihad et les armes. Pas de négociation, pas de discours, pas de dialogue », répète celui qui fut l’un des modèles de Ben Laden. « Allah nous prépare pour la victoire », détaille pour sa part, sur une trentaine de pages traduites à partir de cours enregistrés, l’Américain d’origine yéménite Anwar Al-Awlaki -cet imam extrémiste de 38 ans a été abattu au Yémen fin 2009. Propagandiste jihadiste, il avait fait de la Toile son principal outil d’influence, et passe pour avoir été le « conseiller spirituel » de trois des auteurs des attentats du 11 Septembre 2001 et, plus récemment, de Nidal Malik Hassan – ce psychiatre de l’armée américaine a tué treize personnes en 2009 au Texas.


Si, en apparence, la tonalité religieuse domine sur la plupart des sites radicaux, l’un d’entre eux est ouvertement guerrier. Le discours jihadiste prône de combattre « Juifs, croisés et sionistes ». Mais l’ennemi est aussi « intérieur » : toute autre lecture de l’islam est rejetée, car définie comme « égarée » ou « déviante ». On incite les musulmans à combattre à l’étranger, auprès des « frères » (en Palestine ou en Afghanistan), mais aussi « les gouvernements arabes corrompus » (Maghreb, Arabie saoudite…). Les discours guerriers s’adressent également aux femmes, les « cavalières de l’islam » (combattantes tchétchènes ou palestiniennes). Un « cheikh martyr » détaille ainsi leur rôle « dans le combat contre l’ennemi », tout de « sacrifice » à l’époux et au fils. Un texte signé de l’épouse d’Al-Zawahiri et adressé aux « sœurs musulmanes » vilipende « l’Occident impie qui ne veut pas que tu te pares de ton hijab, car cette pratique divulgue leur déclin et la bassesse de leurs mœurs », rapporte Le Parisien du 20 septembre 2010.


Chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’université de Montréal (Canada), Samir Amghar est membre de l’Institut d’études de l’islam et des sociétés musulmanes (IISMM). Interrogé par le Parisien, il estime qu’« Internet est devenu la principale source d’information religieuse, mais aussi le principal pourvoyeur de radicalité. Ce n’est plus tant dans les mosquées, lieux traditionnels du débat mais aussi du recrutement des jihadistes avant le 11 Septembre 2001, et où les imams se savent aujourd’hui très surveillés par les services de renseignement, que le jeune musulman français se rend ». À la question de savoir pourquoi une telle personne pourrait être sensible à ce discours, il répond qu’un jeune âgé de 15 à 35 ans, souvent issu de la deuxième ou troisième génération de l’immigration, est mû par un double besoin de rupture : à l’égard de ses parents, dont il considère l’islam routinier, et du fait de sa quête d’identité. Sa revendication d’un islam éclairé comporte une forte dimension protestataire. Quelles tendances de l’islam, trouve-t-on sur la Toile ? Samir Amghar répond : « Toutes. Mais un site sur deux est, selon moi, de tendance salafiste. Car le salafisme, mouvance fondamentaliste qui a pour référence les théologiens d’Arabie saoudite, a été le premier à fonder son mode de prédication et de recrutement de fidèles sur cet outil. On y distingue deux tendances : le salafisme jihadiste, minoritaire, qui prône la violence comme moyen d’imposer la primauté de l’islam dans le monde, et le salafisme quiétiste, qui récuse la violence terroriste tout en préconisant la distance avec l’Occident impie et ses valeurs. Cette mouvance supplante deux autres tendances : les Frères musulmans, dont l’influence s’exerçait par les cours, la diffusion de cassettes et DVD, et les conférences ; et le Tabligh, qui utilisait le porte-à-porte. »


Modération ou pas ?


Nous avons distingué les sites politisés du reste. Qu’en est-il du racisme plus ordinaire ?


Lorsque l’actualité traite de sujets graves, les commentaires xénophobes pullulent (3). Les débats politiques excitent aussi les extrémistes. Le débat sur l’identité national a, de ce point de vue, attiré un grand nombre de remarques racistes.  Un fait-divers ? … et quelques internautes s’interrogent sur l’origine des délinquants. On parle de l’interdiction de la burqa ? …et certains ressortent des clichés anti-Islam. On évoque le conflit israélo-palestinien ? …et la discussion s’achève dans la stérilité.


Bref, à côté d’une poignée d’illuminés qui voient des «complots francs-maçons» partout ou des «conspirations sionistes» au détour de chaque page ou de chaque virgule, d’autres pourfendent de soi-disant sites «antinationaux s’attaquant à la France». On l’aura compris, les exaltés réagissent de façon épidermique à un thème bien précis sur le Net.


Comment se fait-il a priori que rien ou presque ne soit modéré sur l’Internet ?


Le 17 janvier 2009, lors de la réunion du Comité interministériel de lutte contre le racisme et l’antisémitisme, le Premier ministre François Fillon avait demandé au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) et au Forum des droits sur Internet (FDI) de conduire « un travail plus approfondi » sur les appels à la haine diffusés sur les chaînes de télévision, les radios communautaire ou sur le net, afin « de faire des propositions d’action permettant de renforcer la lutte déterminée qui est celle du gouvernement contre la diffusion de ce type de contenus ». À cette fin, François Fillon précisait qu’il faudrait analyser l’ampleur du phénomène, ses modalités et les moyens de le combattre.


De fait, peut-on quelquefois fermer les forums ? Cette question mérite en effet d’être posée. De telles précautions se justifient également du point de vue légal. En effet, les sites d’infos, quand ils contrôlent les commentaires, sont considérés comme des éditeurs. Ils peuvent donc être tenus pour juridiquement responsables de propos racistes ou antisémites. Seulement, les forums ne sont pas tous modérés. Et le plus souvent, la modération n’est pas réalisée sérieusement, alors, qu’il convient de retirer systématiquement ceux qui contiennent des insultes ou des menaces et ceux qui relèvent des lois sur la lutte contre le racisme.


Le 21 janvier 2010, le Premier ministre, reçoit donc le rapport « Lutter contre le racisme ». Cette étude préconise un plan d’action et prend soin d’associer à la démarche les associations et les opérateurs d’Internet qui, tous, détiennent une partie des outils de lutte contre cette expression raciste. Ce plan d’action s’articule autour de trois objectifs principaux pour lutter contre le racisme sur le Net:


– En premier lieu, améliorer la mesure du phénomène en favorisant l’adoption d’un référentiel commun au sein des administrations, en permettant une meilleure coordination des services et de ceux-ci avec les associations, en renforçant le rôle de l’Office Central de Lutte contre la Criminalité liée aux Technologies de l’Information et de la Communication comme pivot central du dispositif et en lui donnant les moyens de son action. Rappelons que cet appartient à la Direction Générale de la Police Nationale et dépend de Direction Centrale de la Police Judiciaire. Cet organisme a été créé en Mai 2000 afin de lutter contre la délinquance liée aux nouvelles technologies de l’information et de la communication.


– En second lieu, éviter la banalisation de l’expression raciste en orientant la politique pénale, non seulement vers les cas les plus graves, mais aussi vers la condamnation du racisme ordinaire, en faisant connaître les condamnations, en améliorant le signalement et, surtout, en développant une réelle politique d’éducation au média à destination des jeunes.


– Enfin, agir à l’international pour éviter l’évasion vers des paradis Internet. À ce titre, une action à destination des États-Unis, qui hébergent une part importante des contenus racistes, est prioritaire afin qu’ils ratifient le protocole additionnel à la convention cybercriminalité et mobilisent leurs entreprises autour de bonnes pratiques.


Et depuis ? Nous ne voyons pas trop ce qui a été fait. Le rapport du Forum sur l’Internet (qui a malheureusement fermé ses portes au 31 décembre 2010) aurait été transmis aux administrations chargées de le mettre en œuvre. Mais depuis ?… Rien.


Peut-on encore lutter contre le racisme sur le Net ?


La France, si elle s’est dotée d’une législation relativement complète en la matière, doit néanmoins être particulièrement vigilante sur un certain nombre de points :


– Les outils de mesure statistiques du phénomène sont inadaptés et ne permettent pas d’établir des liens et quelquefois un suivi entre les ressources des différentes administrations. Un effort particulier devrait être entrepris dans ce domaine.


– La mise en œuvre de la plateforme de signalement (dite Pharos) du ministère de l’intérieur est une (petite) avancée : ce dispositif, initialement réservé à la lutte contre la pédopornographie, a désormais été étendu à tous les domaines, y compris le racisme. Mais ce dispositif doit s’accompagner obligatoirement d’efforts financiers et humains supplémentaires.


– Il est donc indispensable que les pouvoirs publics donnent de la voix pour contrer la poussée de fièvre raciste et antisémite sur le Net. Il serait par exemple souhaitable qu’il y ait une meilleure coordination entre tous les services (compétents) et une plus grande homogénéisation (notamment entre l’Intérieur et la Justice).


– Dans le domaine éducatif, Il faut soutenir des actions de sensibilisation et de prévention destinées en priorité aux éducateurs et aux élèves des écoles. Rappelons à cet égard le programme innovant de type «classroom of Difference» de l’anti-defamation league américaine, soumis au ministère de l’éducation nationale pour lutter contre les stéréotypes, les discriminations et le racisme. Ce domaine pourrait être élargit à l’Internet


– Les associations antiracistes et différentes institutions ont engagé des procédures afin de s’opposer à ces marchands de haine. L’action des associations est donc primordiale. Mais les moyens financiers limités de celles-ci les conduisent à se concentrer sur les cas les plus graves au détriment du racisme ordinaire, ce qui est regrettable.


Dans cette recension, nous ne prétendons pas être exhaustifs, d’autres mesures peuvent être utilisées pour lutter contre le racisme sur le Net et les internautes ont un grand rôle à jouer. Le Net sera ce que l’on en fera collectivement. Pour cela, il est  temps d’affirmer haut et fort que le nécessaire respect de la liberté d’expression se heurte à la non moins nécessaire protection des personnes visées par les menaces et les violences racistes. Et qu’à l’instar du monde réel, le monde virtuel ne doit pas être le refuge de toutes les provocations qui bafouent constamment la nature humaine.